— Alana, cesse de bouger ! Et laisse ce bijou tranquille ! siffla Jorin que son amie agaçait.
La jeune fille à ses côtés s’apprêtait à dérober une chaîne en or qui dépassait
de la poche d’un homme corpulent à la veste voyante. Elle lui jeta un regard contrarié.
— Si on ne peut plus s’amuser…
— Mais enfin, c’est le jour national ! Tout le monde porte ses plus beaux habits,
on ne peut pas en profiter !
— Et pourquoi ? C’est le meilleur moment !
Elle lui fit un grand sourire et s’avança pour tenter de nouveau sa
chance.
— Alana, c’est non ! Pas tant que tu seras avec moi en tout cas.
Elle laissa échapper un long soupir et s’appuya à un arbre de la place. Sa mine
boudeuse fit hausser un sourcil au jeune homme. Il préféra jouer l’indifférence et détourna la tête. Il valait mieux un peu de mauvaise humeur que terminer la fête en essayant d’échapper à la
milice de la ville.
La jeune fille, privée de son terrain de jeu, laissa dériver son regard sur la
cité. Syrma, la capitale de Fedroc, était en effervescence. Comme chaque année, le roi venait faire une brève apparition pour annoncer l’heureux élu qui passerait une année entière dans le
royaume des elfes. Le nom des jeunes gens qui habitaient la région des Loges rattachée à Syrma, avait été répertorié sur des bulletins puis déposé dans l’urne ancestrale. Les seules conditions
requises étaient d’être âgé de quinze à vingt-cinq ans et d’habiter près de la capitale. Aucune distinction de sexe ni de classe n’entrait en compte. Le jour de la fête nationale, le roi
montait sur une haute tribune, et, à la vue de tous, il introduisait sa main dans l’urne pour en retirer le nom de la personne choisie.
« Tu parles d’un hasard ! pensa-t-elle ironiquement. Chaque année, le destin
désigne un noble dévoué au roi ! Ca c’est ce qu’on appelle de la chance ! »
Une grimace étira son visage. Pourtant, tous les habitants des Loges avaient fait
le déplacement jusqu’à la capitale. La grande place publique était bondée. Les effluves de nombreux commerces se mélangeaient pour former une atmosphère entêtante de bonnes odeurs. De sa
position, elle apercevait un étal d’épices rares et raffinées venant de contrées lointaines qui répendait ses arômes. À sa droite,
une petite marchande clamait haut et fort que personne ne trouverait d’étoffes plus soyeuses hors de son étalage. Des rouleaux de soies bleu tape-à-l'oeil et rouge sang s’entassaient aux côtés
de jaunes criards et de verts féeriques. À l’opposé, déambulait une petite roulotte qui proposait bonbons et friandises aux passants.
Les marchandises passaient de main en main dans un échange convivial avant de finir englouties dans les bouches. Elle remarqua un petit enfant qui s’approchait discrètement d’un vendeur de
pâtisseries. Il fut vite repéré et chassé avec de grands gestes éloquents. Alana eut un sourire compatissant.
« Manque de pratique. Ces jeunes, j’vous jure ! se dit-elle. Aucun savoir-faire !
»
Un jeune couple passa alors à ses côtés, tenant à la main des paniers remplis de
victuailles. Sur le dessus, reposaient de belles oranges qui attirèrent son attention. Ses yeux pétillèrent de gourmandise et elle se détacha de l’arbre.
— Excusez-moi, les interpella-t-elle avant qu’ils ne se perdent dans la foule.
Savez-vous quand doit apparaître sa Majesté ?
La jeune femme se tourna vers elle et lui adressa un sourire.
— Le moment n’est jamais connu pour éviter les émeutes… N’est-ce pas ?
Son mari acquiesça d’un hochement de tête.
— D’accord ! Merci beaucoup ! Passez une bonne journée !
Le couple la remercia avant de se détourner. Ils disparurent bientôt parmi le
flot de couleurs et de personnes qui animaient la place. Alana reprit sa position, adossée à l’arbre verdoyant qu’elle avait quitté quelques instants plus tôt. Jorin la regarda, soupçonneux.
Dans sa main reposait un fruit appétissant.
— Alana… D’où vient-il ?
Elle lui jeta un regard surpris.
— Quoi ? Cette orange ? Elle était par terre pour ta gouverne ! Je n’allais pas
laisser un tel fruit se faire piétiner !
Elle ouvrit de grands yeux innocents et prit l’air choquée par l’idée.
— Moui, fut la seule réponse de son ami qui haussa les épaules, n’en croyant pas
un mot.
Alana commença sans plus attendre à éplucher son orange avec une pointe de
fierté. Elle n’avait pas perdu la main ! Elle ne ressentait aucune gêne vis-à-vis de Jorin. Elle n’avait pas menti, seulement omis de lui raconter comment ce même fruit avait été amené à tomber
par terre. Elle détacha un quartier de l’orange avant de le savourer tranquillement.
Un mouvement de foule lui fit lever la tête. Toutes les personnes se tournaient
vers l’est où, dans l’allée principale bordée de maisons, apparaissait un carrosse doré. Le roi Ivac III arrivait. Des cris retentirent dans les rues, puis la place fut envahie par un tonnerre
d’applaudissements et la clameur des « Vive le roi ! ». Alana écoutait ce tintamarre sans y prendre part. Les gens acclamaient le roi non pour ce qu’il accomplissait, mais pour le rêve,
l’espoir qu’il représentait en ce jour national. Qu’ils étaient naïfs ! Un an chez les elfes. Un an chez ce peuple gracieux, si prestigieux. Un an de richesse et de fêtes. Qui ne le
souhaiterait pas ? Mais ce n’était que foutaises ! Une infecte imposture qui durait depuis la nuit des temps.
Et elle n’aimait pas les menteurs.
Alana détourna la tête alors que Jorin s’emparait de la manche de sa chemise et
la tirait avec fébrilité.
— C’est le grand moment ! C’est le grand moment ! s’exclama-t-il avec excitation.
Regarde !
Le carrosse se rapprochait sous l’œil émerveillé de la population qui s’écartait
vivement de son passage. Il était tiré par deux étalons noirs dont les sabots claquaient sur les pierres de l’avenue. Huit destriers à la robe alezane sans défaut le précédaient, montés par des
gardes impériaux. Ils écartaient les curieux du bout de leur lance et leur costume de cérémonie rouge et or, surmonté d’une coiffe garnie de plumes, assurait le prestige du cortège. Le convoi
ralentit en s’approchant de l’estrade où campaient déjà de nombreux candidats au tirage au sort. Alana aurait pu se mêler à eux du haut de ses 17 ans, mais restait négligemment à l’écart. Jorin
la tira de ses pensées.
— Viens, on se rapproche !
— Pas envie, lui répondit-elle, tandis qu’un cercle de plus en plus imposant se
formait autour de la tribune.
— Dépêche, on aura plus de place après !
— Pas grave…
Jorin soupira bruyamment avant de s’emparer de sa main. Il l’entraîna vers un
meilleur emplacement sans se soucier de ses protestations. De là, ils verraient le roi d’assez près lorsque celui-ci s’adresserait à la foule. La porte du carrosse s’ouvrit et les cris
redoublèrent. Alana se boucha les oreilles, têtue. Une haie d’honneur se forma dès qu’Ivac III mit pied à terre et il se tint immobile pour observer son auditoire, entouré de ses gardes. Son
attitude confiante et sa tenue choisie avec soin pour l’occasion rappelaient au plus novice de ses sujets son importance.
Ivac III se dirigea jusqu’aux marches qui menaient à l’estrade et les gravit. Il
domina la place de son regard exigeant mais un fin sourire étira ses lèvres en réponse aux salutations de son peuple. Après quelques minutes saturées de cris, le roi leva la main à plat pour
réclamer le silence. Aussitôt les voix se tarirent et le calme s’installa. Alana profita de ce brusque changement pour décoller avec plaisir les mains de ses oreilles.
— Merci d’être venus aussi nombreux cette année, commença le roi, et d’être si
fidèles depuis des générations.
Quelques cris ponctuèrent ses premières paroles, vite réprimés. La voix claire
d’Ivac III s’élevait et imposait le respect.
— Cette année encore, l’un de vous sera tiré au sort pour représenter notre
peuple aux côtés des elfes…
Sa voix s’éteignit tandis que tous retenaient leur souffle. Sa main était
négligemment posée sur le réceptacle qui contenait le nom des candidats de l’âge requis.
— Cette année, plus que toutes les autres, sera importante pour unifier nos deux
royaumes. Des menaces pèsent sur nos villages et nous nous devons de renforcer les liens qui nous unissent avec les elfes. Mais place à la fête, et que le suspense commence !
Alana s’était redressée quand la voix du roi s’était faite grave. Jamais de
telles paroles n’avaient été prononcées un jour de joie et de divertissements. Pourtant, les habitants ne semblèrent pas y prêter attention et de nouveaux cris retentirent. Les gens étaient
sourds à ce qu’ils ne voulaient pas entendre.
Le roi introduisit sa main dans l’urne et tourna les feuilles soigneusement
pliées sous le regard attentif des personnes assemblées. Il s’empara d’un petit papier habilement coincé dans le coin droit de la boîte. Il s’apprêtait à l’extraire pour le dévoiler lorsqu’une
phrase s’imposa à son esprit : « Quand viendra le temps du hasard perdu, le destin se chargera de nommer l’élu. » Les mots résonnaient dans sa
tête dans un rythme affolé. Le sens de la phrase se dessinait petit à petit à lui mais n’était que folie. Il ne pouvait pas se permettre d’envoyer le premier vagabond que le hasard choisirait
en mission diplomatique. Jamais il n’avait envisagé pareille option ! Mais le prophète n’avait parlé que d’une seule lumière…
Que d’une seule chance…
Le silence s’éternisait sur la place et chacun s’inquiétait de l’immobilité du
roi.
Personne ne soupçonnait le dilemme qui l’habitait, s’imaginant sans doute qu’il faisait durer le suspense. La main crispée sur le bout de papier et cachée aux regards de la foule se
relâcha soudain. Le nom soigneusement choisi après des heures de réflexion se perdit parmi les autres. Le corps du roi était tendu, il ne préférait pas imaginer les conséquences de son acte
s’il n’avait pas pris la bonne décision.
Il mélangea de nouveau les papiers, se saisit du premier venu et ressortit sa main devant tous les spectateurs. Ses gestes rapides traduisaient son anxiété. Plus vite la folie qu’il
venait d’accomplir serait finie, mieux il se porterait. Ivac III ouvrit le coupon plié en quatre. Un nom apparu dans une écriture calligraphiée. Il prit le temps de le lire à voix basse mais ne
reconnut aucune personne de la cour. Ce n’était pas bon… Son visage impassible ne laissait rien deviner de ses doutes mais le léger tremblement à la commissure de ses lèvres n’aurait pas trompé
ses proches. Puis il reporta son attention sur la foule à qui il annonça l’heureux élu :
— Alana Sakmir !
Le temps parut se suspendre un instant. Chaque habitant retenait son souffle. La
place entière était figée, immobile ; le nom se répercutait dans les esprits en un écho interminable. De longues secondes s’écoulèrent pendant lesquelles le bruissement des feuilles dans la
brise fut le seul son perceptible. Puis soudain, un jeune homme en avant de la scène s’écroula en pleurs et redonna vie autour de lui. Des jeunes filles s’étreignirent pour se réconforter que
leur nom n’ait pas été choisi. Quelques unes essuyèrent discrètement les larmes qui perlaient aux coins de leurs yeux. Mais la déception de l’assemblée fut rapidement balayée par la curiosité
de connaître le chanceux désigné. On tourna la tête dans toutes les directions ; on se mit sur la pointe des pieds pour apercevoir la personne qui ne manquerait pas de se révéler.
Jorin se tourna avec empressement vers son amie. Il n’en revenait pas.
— Alana ! Alana, c’est toi qu’il a appelée !
Il avait un immense sourire et des yeux pétillants de stupéfaction. Il s’empara
de ses mains pour les secouer avec vigueur.
— C’est toi ! Tu dois y aller ! Il vient de te désigner !
Mais Alana ne bougeait pas, le souffle court. Ce n’était pas possible, il y avait
eu une erreur ! Elle avait mal entendu, il avait mal prononcé son nom ! Pourquoi enverrait-il une personne aussi insignifiante qu’elle accomplir une mission aussi importante ? C’était tout
simplement grotesque… Grotesque ! Alors pourquoi n’arrivait-elle pas à apaiser les battements de son cœur, ni à faire taire cet espoir irraisonné ?
— Alana Sakmir ? répéta le roi.
— Je suis là ! cria une jeune femme dans les premiers rangs.
Sa voix couvrit celle de Jorin qui s’apprêtait à désigner Alana. Il s’étrangla à moitié quand il entendit une autre voix que la sienne. Les deux amis restèrent muets et figés tandis
qu’une jeune noble se levait dignement. Elle fit un pas vers l’estrade. Aussitôt des gardes l’entourèrent et la menèrent devant le roi. Elle avait un port majestueux et ses cheveux blonds
étaient plaqués sur sa tête grâce à une multitude de barrettes. Sa robe était ceinturée en dessous de la poitrine ce qui lui donnait un air d’innocence que démentait un menton trop fièrement
relevé.
Le roi ébaucha un sourire en la voyant. Le destin était peut-être de son côté ; il avait visiblement pris la bonne décision. Il n’y avait aucun doute que la jeune femme appartenait à
une petite noblesse montante. Son chancelier, à un pas derrière lui, toussota gêné. Il se pencha à l’oreille du monarque et lui murmura quelques mots. L’expression du roi se fit sévère et ses
lèvres se pincèrent.
— Mademoiselle, on me signale que vous figurez dans les soupirantes de mon fils et que vous répondez du nom d’Ariel Spede. Comment expliquez-vous cela ?
La jeune femme eut la bonne grâce de rougir. Elle bafouilla quelques paroles qui ne provoquèrent qu’un hochement sec de tête d’Ivac III. Il lui signifia sans plus de manière son congé.
Ariel descendit les quelques marches de l’estrade, blanche comme un cadavre en hiver. La foule se taisait, silencieuse. Chacun retenait son souffle, choqué. Une telle situation ne s’était
jamais produite, personne n’avait jamais tenté de prendre la place de l’élu. C’était une question de morale, un orgueil du peuple des hommes. Que le roi décide sans attendre de se retirer au
château sans désigner une personne, n’aurait pas été mal vu. Quelques murmures réprobateurs agitèrent la foule. Le roi ne bougea pas. Il défia du regard chaque homme et chaque femme présentes
devant lui. Le poids de ses yeux pesaient sur chacun et de nombreuses personne oscillèrent d’un pied sur l’autre.
— Qui est Alana Sakmir ? répéta-t-il d’une voix qui ne souffrait pas d’être de nouveau humiliée. Celle qui se désignera sera passible de la peine capitale si jamais elle ment.
Un silence religieux se fut sur l’assemblée. C’était à se demander si la personne même aurait maintenant le courage de se désigner. Le souffle d’Alana se fit précipité. Elle ne pouvait
toujours pas esquiver un geste, ses mains tremblaient le long de ses hanches.
— Elle est là ! cria soudain Jorin en agitant la main.
Aussitôt tous les regards convergèrent sur eux. Jorin désigna Alana, transformée
en statue de pierre à ses côtés. Les gens restèrent immobiles à les contempler sans oser entreprendre les « hourras » habituels. Les gardes s’élancèrent dans leur direction sur un
ordre discret du roi. Ils encadrèrent la jeune fille. Cette conduite sembla redonner vie à foule qui se rassembla soudain d’un même mouvement autour d’eux. Ils acclamèrent Alana et de nombreux
curieux se précipitèrent dans leur direction dans le désir d’approcher leur nouvelle représentante. Seuls les jeunes hommes et les jeunes femmes qui avaient mis trop d’espoir dans le tirage au
sort s’écartèrent avec aversion.
Le sergent du régiment se pencha à l’oreille d’Alana et lui murmura :
— Il faut y aller mademoiselle, suivez-nous.
Alana s’avança jusqu’à l’estrade à travers le passage que les gardes dégagèrent
pour elle parmi l’auditoire. Elle gravit lentement les marches, sourde aux cris qui ponctuaient son ascension. Elle se tint immobile devant le roi sans même entreprendre de courbette. Ivac III
la jaugea d’un œil sévère. Un chignon retenait ses cheveux noirs dont quelques mèches s’échappaient et cachaient en partie un visage d’une banalité désolante. Ses yeux avaient la teinte sombre
des nuages orageux et le fixaient, hébétés. L’émotion qui transparaissait sur ses traits le conforta dans la certitude de son erreur ; il était bien tombé ! Une simple d’esprit qui
ignorait à coup sûr les bonnes manières. Voilà ce qu’il envoyait aux elfes. Son esprit bouillonnait. Quelle bêtise s’était emparée de lui ? Pourquoi n’avait-il pas acquiescé quand cette
autre femme s’était avancée ? Le mal avait-il tellement progressé qu’il puisse avoir guidé sa main vers un choix aussi désastreux ? Comment avait-il pu croire un instant que le destin
existait ? Si chaque année, il choisissait scrupuleusement la personne qu’il envoyait chez les elfes, ce n’était pas pour rien. Ses yeux tombèrent sur les habits de la jeune fille sans
parvenir à cacher une pointe de répugnance. Alana était vêtue de l’ample jupe des femmes qui travaillaient aux champs sur laquelle tombait une chemise bleu délavé. Le résultat était affligeant.
Il lui faudrait remédier à cela avant son départ.
Et à bien d’autres choses, nécessairement.