Dimanche 24 janvier 2010 7 24 /01 /Jan /2010 14:14

Archer_by_Elvire.jpg

Titre : Filandreux destin

Genre : Fantasy

Présentation de l'auteur :  Mon nom sur la toile est Evoa. Du haut de mes 18 automnes, je prends plaisir à griffonner des histoires, et ma plume est une fidèle compagne.

En cours/ Terminée : En cours, j'ai besoin de vos avis ! =)

Résumé : Chaque année, un humain est envoyé au pays des elfes pour maintenir un lien entre les deux communautés. Chaque année, le tirage au sort est truqué pour que les relations se fassent entre gens distingués. Pourtant, cette fois-ci, rien ne se passe comme prévu. Quelle est cette force qui couve, bousculant l'avenir du monde ?
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Roman sous Copyright officiel ©
Merci de respecter les droits d'auteurs.
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Bonne lecture !
 
Par Evoa - Publié dans : Autour du livre
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Dimanche 24 janvier 2010 7 24 /01 /Jan /2010 14:42

 

           Une salle sombre. L’humidité suintait des murs et dessinait d’invraisemblables fresques verdâtres. Un clapotis résonnait sans fin. Des gouttes s’échappaient du plafond et faisaient retentir dans la pièce une mélodie incessante. Au centre du cachot se tenaient deux hommes rassemblés autour d’une vasque de pierre. L’objet était usé par le temps et laissait deviner, sculptées sur ses côtés, des flammes ravageuses. Un liquide blanchâtre reposait à l’intérieur, empreint de secrets. Une voix abrupte perça le silence.

            — Que vois-tu ?
            Le prophète n’accorda aucun regard au roi. C’était un vieil homme, marqué par le temps. Ses longs cheveux gris étaient retenus par un lacet noir et tombaient dans son dos. Son visage subissait le ravage du temps et des marques de vieillesse plissaient ses yeux déjà petits. Il dégageait une sensation d’étrangeté, comme s’il avait un pied sur terre et l’autre dans un monde invisible. Il saisit une branche fourchue pendue à sa ceinture et l’introduisit dans le liquide. Des cercles concentriques commencèrent à se former. Il fixa les remous d’un œil attentif.
            — Je vois un changement… Un si grand changement que l’équilibre du monde en sera bouleversé !
            La voix devint lointaine et sembla tout droit sortir d’un de ces lieux dont l’accès est interdit aux mortels. Le lait maternel avait la particularité d’établir un lien entre le présent et un futur impénétrable. Les Pères qui s’étaient succédés à la tête du Culte d’Hélios avaient tous tenté de percevoir l’avenir par ce biais, mais seules quelques rares personnes étaient capables d’y parvenir. Le roi avait la chance d’avoir à son service l’une d’elles.

La main du prophète se fit plus tendue et les vaguelettes provoquées par ses gestes s’amplifièrent.
            — Tout est noir… Noir, noir, noir ! Des ténèbres partout !

Le mouvement de la brindille devint tumultueux et projeta hors de la vasque un filet de lait, teintant le sol d’une traînée trouble. Le roi retint son souffle. Ses phalanges se crispèrent sur les bords du réceptacle tandis que ses yeux écarquillés ne lâchaient pas le liquide ; il tentait vainement de percer les mystères qu’il recelait.
            — Aucun espoir… Noir, noir, noir ! Tout est noi… Mais… Là ! souffla le prophète d’une voix crispée.
            La branche s’arrêta net dans sa course frénétique.
            — Là ! Je vois une lumière !
            Ivac III dirigea son regard vers l’endroit indiqué. Il ne vit qu’une vaguelette de plus s’écraser sur un bord de pierre.
            — Où est cette lumière ? Qu’est-elle ? murmura-t-il d’un ton pressant.
            Pendant un court instant, seul le chant des gouttes d’eau sur le sol moisi résonna. Le prophète semblait ne plus avoir prise sur le monde réel. Ses yeux vitreux étaient penchés au-dessus du bassin. Son visage se reflétait dans le liquide, déformé. Inquiétant.
            — Qui est-elle ? répéta le roi. Comment la trouver ?
            Le choc de la brindille sur les dalles noires de crasse ponctua la question qui resta une nouvelle fois sans réponse. L’oracle plongea ses deux mains dans la vasque et porta jusqu’à sa bouche le lait maternel sous le regard horrifié d’Ivac III. Il but hâtivement ; des larmes blanches glissèrent le long de son menton et tachèrent son habit de toile. Ses yeux se révulsèrent et sa respiration s’arrêta. Il resta ainsi de longues secondes, retenu entre ciel et terre, immobile.
            Alors que le souverain s’apprêtait à intervenir, sa voix résonna empreinte d’un étrange accent.

 

— Quand viendra le temps du hasard perdu

Le destin se chargera de nommer l’élu.

Reconnaissable à sa main de lumière,

Il saura guider les êtres qui lui sont chers.

Méfiez- vous toutefois de la flèche trompeuse

Et des tumultes d’une vie amoureuse…

 

            Sa voix s’éteignit dans un silence profond. Même les gouttes infatigables avaient momentanément stoppé leur course. Les paroles sonnaient telle une prophétie et chacun des mots prononcés s’inscrivait en lettres de feu dans l’esprit du roi. Puis soudain, le temps se remit en marche. Le prophète hoqueta pour retrouver son souffle et se retint au bassin. L’eau recommença à dégouliner du plafond tandis que la seule source de lumière de la pièce vacillait.
            Mais les mots providentiels étaient gravés dans la mémoire d’Ivac III.

Irrévocablement.





            Mauvais… Tout cela sentait mauvais ! Ils avaient parlé d’une lumière… Et cette prédiction… Mauvais, beaucoup trop mauvais ! Il fallait avertir le Possesseur !

Le gnome était retranché dans un coin sombre du couloir qui menait à la cellule. Il souleva une pierre du mur posée à terre qu’il remit discrètement à sa place en secouant la tête. L’inquiétude lui tordait les traits, rendant hideux ce qui était déjà laid. Il ne mesurait pas plus d’un pied de haut ce qui lui permettait de s’introduire où bon lui semblait. Sa tête était surplombée de cheveux hirsutes et drus qui cachaient en partie un front bosselé. Sa carrure était celle d’un nain dont les épaules carrées soutenaient un cou de taureau. Pourtant, quand il partit en courant vers la sortie, longeant les murs sales des oubliettes, aucun bruit de course ne se répercuta dans le couloir ténébreux.
            Il passa inaperçu.

Par Evoa - Publié dans : Lire le livre
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Dimanche 24 janvier 2010 7 24 /01 /Jan /2010 15:02


« Ne sois pas surprise petite fille, la route est un sentier dont on ne peut deviner tous les croisements.»

 

            — Alana, cesse de bouger ! Et laisse ce bijou tranquille ! siffla Jorin que son amie agaçait.
            La jeune fille à ses côtés s’apprêtait à dérober une chaîne en or qui dépassait de la poche d’un homme corpulent à la veste voyante. Elle lui jeta un regard contrarié.
            — Si on ne peut plus s’amuser…
            — Mais enfin, c’est le jour national ! Tout le monde porte ses plus beaux habits, on ne peut pas en profiter !
            — Et pourquoi ? C’est le meilleur moment !
            Elle lui fit un grand sourire et s’avança pour tenter de nouveau sa chance.
            — Alana, c’est non ! Pas tant que tu seras avec moi en tout cas.
            Elle laissa échapper un long soupir et s’appuya à un arbre de la place. Sa mine boudeuse fit hausser un sourcil au jeune homme. Il préféra jouer l’indifférence et détourna la tête. Il valait mieux un peu de mauvaise humeur que terminer la fête en essayant d’échapper à la milice de la ville.

            La jeune fille, privée de son terrain de jeu, laissa dériver son regard sur la cité. Syrma, la capitale de Fedroc, était en effervescence. Comme chaque année, le roi venait faire une brève apparition pour annoncer l’heureux élu qui passerait une année entière dans le royaume des elfes. Le nom des jeunes gens qui habitaient la région des Loges rattachée à Syrma, avait été répertorié sur des bulletins puis déposé dans l’urne ancestrale. Les seules conditions requises étaient d’être âgé de quinze à vingt-cinq ans et d’habiter près de la capitale. Aucune distinction de sexe ni de classe n’entrait en compte. Le jour de la fête nationale, le roi montait sur une haute tribune, et, à la vue de tous, il introduisait sa main dans l’urne pour en retirer le nom de la personne choisie.
            « Tu parles d’un hasard ! pensa-t-elle ironiquement. Chaque année, le destin désigne un noble dévoué au roi ! Ca c’est ce qu’on appelle de la chance ! »
            Une grimace étira son visage. Pourtant, tous les habitants des Loges avaient fait le déplacement jusqu’à la capitale. La grande place publique était bondée. Les effluves de nombreux commerces se mélangeaient pour former une atmosphère entêtante de bonnes odeurs. De sa position, elle apercevait un étal d’épices rares et raffinées venant de contrées lointaines qui répendait ses arômes. À sa droite, une petite marchande clamait haut et fort que personne ne trouverait d’étoffes plus soyeuses hors de son étalage. Des rouleaux de soies bleu tape-à-l'oeil et rouge sang s’entassaient aux côtés de jaunes criards et de verts féeriques. À l’opposé, déambulait une petite roulotte qui proposait bonbons et friandises aux passants. Les marchandises passaient de main en main dans un échange convivial avant de finir englouties dans les bouches. Elle remarqua un petit enfant qui s’approchait discrètement d’un vendeur de pâtisseries. Il fut vite repéré et chassé avec de grands gestes éloquents. Alana eut un sourire compatissant.
            « Manque de pratique. Ces jeunes, j’vous jure ! se dit-elle. Aucun savoir-faire ! »

 

            Un jeune couple passa alors à ses côtés, tenant à la main des paniers remplis de victuailles. Sur le dessus, reposaient de belles oranges qui attirèrent son attention. Ses yeux pétillèrent de gourmandise et elle se détacha de l’arbre.
            — Excusez-moi, les interpella-t-elle avant qu’ils ne se perdent dans la foule. Savez-vous quand doit apparaître sa Majesté ?
            La jeune femme se tourna vers elle et lui adressa un sourire.
            — Le moment n’est jamais connu pour éviter les émeutes… N’est-ce pas ?
            Son mari acquiesça d’un hochement de tête.
            — D’accord ! Merci beaucoup ! Passez une bonne journée !
            Le couple la remercia avant de se détourner. Ils disparurent bientôt parmi le flot de couleurs et de personnes qui animaient la place. Alana reprit sa position, adossée à l’arbre verdoyant qu’elle avait quitté quelques instants plus tôt. Jorin la regarda, soupçonneux. Dans sa main reposait un fruit appétissant.
            — Alana… D’où vient-il ?
            Elle lui jeta un regard surpris.
           
— Quoi ? Cette orange ? Elle était par terre pour ta gouverne ! Je n’allais pas laisser un tel fruit se faire piétiner !

            Elle ouvrit de grands yeux innocents et prit l’air choquée par l’idée.
            — Moui, fut la seule réponse de son ami qui haussa les épaules, n’en croyant pas un mot.
            Alana commença sans plus attendre à éplucher son orange avec une pointe de fierté. Elle n’avait pas perdu la main ! Elle ne ressentait aucune gêne vis-à-vis de Jorin. Elle n’avait pas menti, seulement omis de lui raconter comment ce même fruit avait été amené à tomber par terre. Elle détacha un quartier de l’orange avant de le savourer tranquillement.

            Un mouvement de foule lui fit lever la tête. Toutes les personnes se tournaient vers l’est où, dans l’allée principale bordée de maisons, apparaissait un carrosse doré. Le roi Ivac III arrivait. Des cris retentirent dans les rues, puis la place fut envahie par un tonnerre d’applaudissements et la clameur des « Vive le roi ! ». Alana écoutait ce tintamarre sans y prendre part. Les gens acclamaient le roi non pour ce qu’il accomplissait, mais pour le rêve, l’espoir qu’il représentait en ce jour national. Qu’ils étaient naïfs ! Un an chez les elfes. Un an chez ce peuple gracieux, si prestigieux. Un an de richesse et de fêtes. Qui ne le souhaiterait pas ? Mais ce n’était que foutaises ! Une infecte imposture qui durait depuis la nuit des temps.
            Et elle n’aimait pas les menteurs.
            Alana détourna la tête alors que Jorin s’emparait de la manche de sa chemise et la tirait avec fébrilité.
            — C’est le grand moment ! C’est le grand moment ! s’exclama-t-il avec excitation. Regarde !
            Le carrosse se rapprochait sous l’œil émerveillé de la population qui s’écartait vivement de son passage. Il était tiré par deux étalons noirs dont les sabots claquaient sur les pierres de l’avenue. Huit destriers à la robe alezane sans défaut le précédaient, montés par des gardes impériaux. Ils écartaient les curieux du bout de leur lance et leur costume de cérémonie rouge et or, surmonté d’une coiffe garnie de plumes, assurait le prestige du cortège. Le convoi ralentit en s’approchant de l’estrade où campaient déjà de nombreux candidats au tirage au sort. Alana aurait pu se mêler à eux du haut de ses 17 ans, mais restait négligemment à l’écart. Jorin la tira de ses pensées.
            — Viens, on se rapproche !
            — Pas envie, lui répondit-elle, tandis qu’un cercle de plus en plus imposant se formait autour de la tribune.
            — Dépêche, on aura plus de place après !
            — Pas grave…
            Jorin soupira bruyamment avant de s’emparer de sa main. Il l’entraîna vers un meilleur emplacement sans se soucier de ses protestations. De là, ils verraient le roi d’assez près lorsque celui-ci s’adresserait à la foule. La porte du carrosse s’ouvrit et les cris redoublèrent. Alana se boucha les oreilles, têtue. Une haie d’honneur se forma dès qu’Ivac III mit pied à terre et il se tint immobile pour observer son auditoire, entouré de ses gardes. Son attitude confiante et sa tenue choisie avec soin pour l’occasion rappelaient au plus novice de ses sujets son importance.

            Ivac III se dirigea jusqu’aux marches qui menaient à l’estrade et les gravit. Il domina la place de son regard exigeant mais un fin sourire étira ses lèvres en réponse aux salutations de son peuple. Après quelques minutes saturées de cris, le roi leva la main à plat pour réclamer le silence. Aussitôt les voix se tarirent et le calme s’installa. Alana profita de ce brusque changement pour décoller avec plaisir les mains de ses oreilles.
            — Merci d’être venus aussi nombreux cette année, commença le roi, et d’être si fidèles depuis des générations.
            Quelques cris ponctuèrent ses premières paroles, vite réprimés. La voix claire d’Ivac III s’élevait et imposait le respect.
            — Cette année encore, l’un de vous sera tiré au sort pour représenter notre peuple aux côtés des elfes…
            Sa voix s’éteignit tandis que tous retenaient leur souffle. Sa main était négligemment posée sur le réceptacle qui contenait le nom des candidats de l’âge requis.
            — Cette année, plus que toutes les autres, sera importante pour unifier nos deux royaumes. Des menaces pèsent sur nos villages et nous nous devons de renforcer les liens qui nous unissent avec les elfes. Mais place à la fête, et que le suspense commence !
            Alana s’était redressée quand la voix du roi s’était faite grave. Jamais de telles paroles n’avaient été prononcées un jour de joie et de divertissements. Pourtant, les habitants ne semblèrent pas y prêter attention et de nouveaux cris retentirent. Les gens étaient sourds à ce qu’ils ne voulaient pas entendre.
            Le roi introduisit sa main dans l’urne et tourna les feuilles soigneusement pliées sous le regard attentif des personnes assemblées. Il s’empara d’un petit papier habilement coincé dans le coin droit de la boîte. Il s’apprêtait à l’extraire pour le dévoiler lorsqu’une phrase s’imposa à son esprit : « Quand viendra le temps du hasard perdu, le destin se chargera de nommer l’élu. » Les mots résonnaient dans sa tête dans un rythme affolé. Le sens de la phrase se dessinait petit à petit à lui mais n’était que folie. Il ne pouvait pas se permettre d’envoyer le premier vagabond que le hasard choisirait en mission diplomatique. Jamais il n’avait envisagé pareille option ! Mais le prophète n’avait parlé que d’une seule lumière…
            Que d’une seule chance…

            Le silence s’éternisait sur la place et chacun s’inquiétait de l’immobilité du roi.
Personne ne soupçonnait le dilemme qui l’habitait, s’imaginant sans doute qu’il faisait durer le suspense. La main crispée sur le bout de papier et cachée aux regards de la foule se relâcha soudain. Le nom soigneusement choisi après des heures de réflexion se perdit parmi les autres. Le corps du roi était tendu, il ne préférait pas imaginer les conséquences de son acte s’il n’avait pas pris la bonne décision.

Il mélangea de nouveau les papiers, se saisit du premier venu et ressortit sa main devant tous les spectateurs. Ses gestes rapides traduisaient son anxiété. Plus vite la folie qu’il venait d’accomplir serait finie, mieux il se porterait. Ivac III ouvrit le coupon plié en quatre. Un nom apparu dans une écriture calligraphiée. Il prit le temps de le lire à voix basse mais ne reconnut aucune personne de la cour. Ce n’était pas bon… Son visage impassible ne laissait rien deviner de ses doutes mais le léger tremblement à la commissure de ses lèvres n’aurait pas trompé ses proches. Puis il reporta son attention sur la foule à qui il annonça l’heureux élu :

            — Alana Sakmir !

 

            Le temps parut se suspendre un instant. Chaque habitant retenait son souffle. La place entière était figée, immobile ; le nom se répercutait dans les esprits en un écho interminable. De longues secondes s’écoulèrent pendant lesquelles le bruissement des feuilles dans la brise fut le seul son perceptible. Puis soudain, un jeune homme en avant de la scène s’écroula en pleurs et redonna vie autour de lui. Des jeunes filles s’étreignirent pour se réconforter que leur nom n’ait pas été choisi. Quelques unes essuyèrent discrètement les larmes qui perlaient aux coins de leurs yeux. Mais la déception de l’assemblée fut rapidement balayée par la curiosité de connaître le chanceux désigné. On tourna la tête dans toutes les directions ; on se mit sur la pointe des pieds pour apercevoir la personne qui ne manquerait pas de se révéler.

Jorin se tourna avec empressement vers son amie. Il n’en revenait pas.
            — Alana ! Alana, c’est toi qu’il a appelée !
            Il avait un immense sourire et des yeux pétillants de stupéfaction. Il s’empara de ses mains pour les secouer avec vigueur.
            — C’est toi ! Tu dois y aller ! Il vient de te désigner !
            Mais Alana ne bougeait pas, le souffle court. Ce n’était pas possible, il y avait eu une erreur ! Elle avait mal entendu, il avait mal prononcé son nom ! Pourquoi enverrait-il une personne aussi insignifiante qu’elle accomplir une mission aussi importante ? C’était tout simplement grotesque… Grotesque ! Alors pourquoi n’arrivait-elle pas à apaiser les battements de son cœur, ni à faire taire cet espoir irraisonné ?
            — Alana Sakmir ? répéta le roi.

— Je suis là ! cria une jeune femme dans les premiers rangs.

Sa voix couvrit celle de Jorin qui s’apprêtait à désigner Alana. Il s’étrangla à moitié quand il entendit une autre voix que la sienne. Les deux amis restèrent muets et figés tandis qu’une jeune noble se levait dignement. Elle fit un pas vers l’estrade. Aussitôt des gardes l’entourèrent et la menèrent devant le roi. Elle avait un port majestueux et ses cheveux blonds étaient plaqués sur sa tête grâce à une multitude de barrettes. Sa robe était ceinturée en dessous de la poitrine ce qui lui donnait un air d’innocence que démentait un menton trop fièrement relevé.

Le roi ébaucha un sourire en la voyant. Le destin était peut-être de son côté ; il avait visiblement pris la bonne décision. Il n’y avait aucun doute que la jeune femme appartenait à une petite noblesse montante. Son chancelier, à un pas derrière lui, toussota gêné. Il se pencha à l’oreille du monarque et lui murmura quelques mots. L’expression du roi se fit sévère et ses lèvres se pincèrent.   

— Mademoiselle, on me signale que vous figurez dans les soupirantes de mon fils et que vous répondez du nom d’Ariel Spede. Comment expliquez-vous cela ?

La jeune femme eut la bonne grâce de rougir. Elle bafouilla quelques paroles qui ne provoquèrent qu’un hochement sec de tête d’Ivac III. Il lui signifia sans plus de manière son congé. Ariel descendit les quelques marches de l’estrade, blanche comme un cadavre en hiver. La foule se taisait, silencieuse. Chacun retenait son souffle, choqué. Une telle situation ne s’était jamais produite, personne n’avait jamais tenté de prendre la place de l’élu. C’était une question de morale, un orgueil du peuple des hommes. Que le roi décide sans attendre de se retirer au château sans désigner une personne, n’aurait pas été mal vu. Quelques murmures réprobateurs agitèrent la foule. Le roi ne bougea pas. Il défia du regard chaque homme et chaque femme présentes devant lui. Le poids de ses yeux pesaient sur chacun et de nombreuses personne oscillèrent d’un pied sur l’autre.

— Qui est Alana Sakmir ? répéta-t-il d’une voix qui ne souffrait pas d’être de nouveau humiliée. Celle qui se désignera sera passible de la peine capitale si jamais elle ment.

Un silence religieux se fut sur l’assemblée. C’était à se demander si la personne même aurait maintenant le courage de se désigner. Le souffle d’Alana se fit précipité. Elle ne pouvait toujours pas esquiver un geste, ses mains tremblaient le long de ses hanches.
            — Elle est là ! cria soudain Jorin en agitant la main.
            Aussitôt tous les regards convergèrent sur eux. Jorin désigna Alana, transformée en statue de pierre à ses côtés. Les gens restèrent immobiles à les contempler sans oser entreprendre les « hourras » habituels. Les gardes s’élancèrent dans leur direction sur un ordre discret du roi. Ils encadrèrent la jeune fille. Cette conduite sembla redonner vie à foule qui se rassembla soudain d’un même mouvement autour d’eux. Ils acclamèrent Alana et de nombreux curieux se précipitèrent dans leur direction dans le désir d’approcher leur nouvelle représentante. Seuls les jeunes hommes et les jeunes femmes qui avaient mis trop d’espoir dans le tirage au sort s’écartèrent avec aversion.

Le sergent du régiment se pencha à l’oreille d’Alana et lui murmura :
            — Il faut y aller mademoiselle, suivez-nous.


            Alana s’avança jusqu’à l’estrade à travers le passage que les gardes dégagèrent pour elle parmi l’auditoire. Elle gravit lentement les marches, sourde aux cris qui ponctuaient son ascension. Elle se tint immobile devant le roi sans même entreprendre de courbette. Ivac III la jaugea d’un œil sévère. Un chignon retenait ses cheveux noirs dont quelques mèches s’échappaient et cachaient en partie un visage d’une banalité désolante. Ses yeux avaient la teinte sombre des nuages orageux et le fixaient, hébétés. L’émotion qui transparaissait sur ses traits le conforta dans la certitude de son erreur ; il était bien tombé ! Une simple d’esprit qui ignorait à coup sûr les bonnes manières. Voilà ce qu’il envoyait aux elfes. Son esprit bouillonnait. Quelle bêtise s’était emparée de lui ? Pourquoi n’avait-il pas acquiescé quand cette autre femme s’était avancée ? Le mal avait-il tellement progressé qu’il puisse avoir guidé sa main vers un choix aussi désastreux ? Comment avait-il pu croire un instant que le destin existait ? Si chaque année, il choisissait scrupuleusement la personne qu’il envoyait chez les elfes, ce n’était pas pour rien. Ses yeux tombèrent sur les habits de la jeune fille sans parvenir à cacher une pointe de répugnance. Alana était vêtue de l’ample jupe des femmes qui travaillaient aux champs sur laquelle tombait une chemise bleu délavé. Le résultat était affligeant. Il lui faudrait remédier à cela avant son départ.

Et à bien d’autres choses, nécessairement. 

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Alana

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